Quand la jeunesse fuit la France

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    De plus en plus de jeunes décident de quitter la France. Lassés par l’éducation, par la mentalité, et guidés par un monde meilleur, nous ne croyons plus au pays des libertés et des droits de l’Homme. Je suis l’une d’entre eux. 

    L’avenir, je le vois comme un espace. Un espace, long, neutre, une ligne droite, jamais sans courbe, ni folie. Le point originel est celui dont j’essaye de m’éloigner le plus vite, non pas par le temps, mais par la distance.

     

    Ceci est le bilan de mes 25 premières années de vie et un message d’une jeune de dernière génération à la société française d’aujourd’hui. Je souhaite la quitter, je ne m’y sens pas inclue, je ne la possède pas, et, finalement/heureusement, elle non plus. 

     

    Je suis née en 1993, à la fin d’un siècle donc, que j’imagine dessiné/écrit automatiquement, sans préméditation, sinueusement, frénétiquement et avec rage.

    Le sens du chiffre 2 a changé quelques années après ma naissance. Il symbolisait la nouveauté et on lui cherchait une signification visuelle et graphique due à l’overdose certaine du smiley roi de l’ère numérique. 

    Après toutes les courbes gourmandes des chiffres de la fin, les threesome de 9 et les 8 aguicheurs, le sérieux du 2 annonciateur suivi de ces trois apôtres les 0, résonna comme un éclat. Ceux qui avaient la chance d’émaner de ces années divines ou, tout du moins, de pouvoir en profiter, allaient découvrir la Vérité, le Monde Nouveau. 

    Mon seul souvenir de ce passage au nouveau siècle, est assez flou. Tout ce dont je me rappelle, ce sont les lumières de la Tour Eiffel, que j’associe d’ailleurs aujourd’hui au chiffre 2. Je l’ai vite accaparé ce nouveau monde. Il était pour moi normal d’y vivre, d’en profiter, comme si j’étais sa créatrice et lui, mon oeuvre. Les 7 années précédentes avant le siècle 2 faisait parti de mon passé. J’étais jeune, j’appartenais au modernisme, à la nouveauté, à l’inédit. 

     

    Internet a été mon fidèle ami, MSN Messenger mon premier complice. 

    MSN a crée ce pouvoir pervers de nous faire penser que parler en permanence, tout le temps, à ses amis est chose normale. L’acte d’être seul, de prendre soin de soi-même, réellement et du coup, virtuellement, allait commencer à se perdre. Il m’était impossible à l’époque, et encore maintenant, de ne pas laisser ce grand chef déchu de l’Internet, ou un de ces substitut d’aujourd’hui, s’agiter sur mon écran et me rappeler à l’ordre du haut de mes onglets. 

    Je passerai la découverte de chaque application qui a ajouté à notre enfance une dose en plus de flemme, d’angoisse, de curiosité improductive et de destruction personnelle. 

    Je suis aujourd’hui triste d’être représentée par des paroles molles, du temps perdu à faire glisser des photos avec lassitude sur mon écran et des clics par millions sur le mot Accueil. Le siècle d’avant, que je n’ai pas pu vivre, me manque. La confiance que nos aïeuls nous ont donnés, l’espoir qu’ils avaient en nous se dissipent. Ce qui aurait pu être un changement grandiose, tant attendu, est devenu épuisement. 

    On nous regarde, lassé, fatigué, parce qu’on ne comprend pas ce que c’est de grandir avec « ça ». Je suis née dans un temps sans temps, une période creuse, dénigrée par ceux d’avant, ceux « d’au dessus ». Ce « ça », cette tare, elle m’a aidé à réparer les erreurs que ceux là ont commit. J’y reviendrai. 

     

    Mes parents m’ont fait voyager durant toutes les vacances de ma jeunesse, et la première image dont je me rappelle, de mon pays, la France, vu de l’étranger, c’était grâce aux mots de ma mère. Elle m’avait dit « la France, tu sais Aden, c’est un pays tout petit, riquiqui, minuscule, « de rien du tout ». J’étais en Afrique du Sud ce jour-là, et la force des outils Internet a permis de pouvoir décrire le souvenir que j’ai de ce moment : dans ma tête, mon Google Maps interne a fait l’itinéraire entre l’endroit où j’étais, et la France, gonflant le continent africain grossièrement et rétrécissant l’Europe macroscopiquement. J’avais compris ce jour là que la France était un pays du Tiers-Monde, dans la gadoue (dans ma tête, sa surface était marron), sans Histoire : tout sec. En grandissant et en comprenant que ma mère était parfois un peu trop réac dans ses mots, j’ai compris que le pays d’où je venais n’était pas du tout celui que je pensais. 

     

    En grandissant, la question de ma place sur terre ne me préoccupait pas plus que ça. Malgré le « reste » du monde que j’avais vu, l’extérieur de mon pays-bulle, je ne voyais encore que la France. Mon éducation scolaire m’y avait un peu forcé. J’étais curieuse d’Histoire et de Géographie, mais tout ce que j’avais compris, à la fin de mes leçons, c’est que la France était la France, et qu’il fallait la voir comme une grande reine. 

     

    J’ai terriblement détesté mes années lycée. En plus de venir d’une ville où la majorité de la population (et je ne mens pas) est aigrie et fermée d’esprit, j’ai atterri dans un lycée historique et public « haut-de-gamme ». La compétition, le rabaissement, la force du Bac S, des professeurs fatiguées, des élèves aussi : tout les jours, pendant quatre ans. Parce que oui, j’ai redoublé ma seconde. Dés la première année, je me suis sentie abandonnée. J’y allais parce que c’était un lieu de vie. De vie triste, mais de vie quand même. Toutes les leçons de politesse, de respect, de bien-être, que mes parents m’avaient inculqués avaient été mises de coté ou n’existaient plus. La direction et les professeurs, comme les élèves, se rabaissaient et se critiquaient ouvertement imposant le ratio social inférieur/supérieur dans mon jugement pendant longtemps. 

    La voie, encore incertaine, vers laquelle je voulais aller, vers laquelle j’étais sensée me diriger pour vivre la vie que je voulais mener n’intéressait personne. Elle devait uniquement correspondre à la normalité et être adaptée à ce que le lycée, et la France finalement, attendait de moi. Je pensais que l’Ecole devait servir à guider l’enfant, le jeune, et le jeune adulte ; le guider vers la vie qu’il voulait, qu’elle soit intense ou douce, singulière ou logique. Plus jeune, on m’avait fait voir l’Ecole comme une vieille dame à respecter, une sorte d’oracle, pleine de sagesse et de bienveillance. Aujourd’hui, j’ai compris qu’elle l’avait fait exprès, qu’elle m’avait tendu un piège, me rabaissant à mon rôle d’enfant ignorant, ayant joué de moi comme une marionnette, me modelant l’oreille pour décupler son pouvoir. Un tyran à grande échelle soufflant ses doctrines à travers ses fidèles, les professeurs. 

    Les bases de la vie ont été oubliées. Pendant de longues années, je n’ai plus entendu le mot respect, parité, égalité, liberté d’une autre bouche que celles de mes parents. À 23 ans, j’avais pour seul but de devenir heureuse à la fin de ma vie : j’aurai du le savoir avant mes dix ans. 

     

    Je ne pouvais pas rester sans Savoir. J’en voulais à mon premier Maître, il m’en fallait un autre. Internet était là, et je le vois encore aujourd’hui comme un vieux savant dans le corps d’un jeune homme. Il m’a appris l’actualité, l’Histoire, la musique, la littérature différemment. Il me l’a appris en jouant, en chantant, en la dessinant, en en rigolant. Lassée du regard méprisant des anciennes générations et laissée par l’Ecole, j’ai compté sur lui. Et il était là, m’apprenant tout ce qui me manquait, et me conseillant d’en apprendre encore davantage, car il avait de quoi le faire. 

     

    Quand j’ai reçu la Conscience sacrée que tout le monde attend, je me suis demandée pourquoi ce que je voulais vraiment depuis le début n’avait jamais été mentionné durant mes années scolaires. Pourquoi on ne m’avait pas dit que des milliers d’autres métiers existaient, qu’une vie autre, de nomade par exemple, était possible, que certaines causes existaient dans le monde et qu’il fallait s’y intéresser. 

    La sécurité, le confort et l’individualisme au service de l’Etat avaient pris le dessus sur tout le reste. Tout est devenu clair. En réfléchissant à ce que l’Ecole n’avait pas fait, et en lisant les dommages collatéraux que la France avait fait dans le « reste » du monde, son visage, dans ma tête, a changé. De reine majestueuse, elle est devenue une Cruella Gauloise : grasse, autrefois belle, aux milles bijoux clinquants, à la peau terne et au regard triste, oubliant (volontairement) de surveiller ses jeunes enfants, jouant prés d’elle. 

    Et, je me trompe, l’Ecole n’a pas rien fait : elle m’a appris à vouloir quitter ce pays, et vite. 

     

    Et dans la rue comme dans ses programmes éducatifs, les français ont oublié les premières règles de l’humanisme. 

    L’une des sensations les plus pures et les plus simples que j’ai ressenti Ailleurs était l’amour d’un inconnu provoqué par un simple surnom, un mi vida, un mi amor d’un coté, un habibti de l’autre. C’était cette proximité directe, cette confiance, envers l’autre qui prenait forme. C’était devenir proche d’un « quelqu’un », briser directement cet écart invisible. L’interaction, ici, est sèche, creuse. Dans les regards, on peut encore sentir la curiosité primitive mais quand la bouche s’ouvre, le contrôle s’active et plus aucune fragilité ni aucune vulnérabilité ne doit paraître. Ici, un peu trop de politesse attise la méfiance, un merci en moins nous rend rustre, mais un merci de trop, lourd. Entre nous, les murs sont partout. L’ouverture des frontières d’un pays vers ses voisins n’a de grandeur que si elle découle d’une accessibilité déjà ancrée dans ses habitants. 

    Je suis partie vivre ailleurs un temps, et j’ai pris goût au monde extérieur, à l’Étranger. J’ai rencontré des jeunes de mon âge chilien, danois, anglais, colombien, suédois, omanais, qui m’ont fait l’aimer encore plus. Par aimer, je veux dire que j’adorais rencontrer des gens d’Ailleurs, et naturellement, ils m’ont fait aimer l’extérieur au détriment de l’amour de mon pays. J’ai eu honte de voir ces français à l’étranger ne faire aucun effort pour apprendre les langues et les coutumes propres à là où ils séjournaient, de les voir comparer tout ce qu’il voyait à la France, et d’être fier de voir une tour Eiffel sur un tee-shirt à l’autre bout du monde comme s’ils en étaient les créateurs. J’ai fini par détester dire que j’étais française pour ne pas être jugée directement. 

     

    Et, en France, un jour, j’ai osé le dire : j’ai osé dire que je n’aimais pas mon pays. Ayant des origines arabes, la plupart des gens me demandaient si j’étais musulmane, car pour eux, ne pas aimer la France, c’est forcément la détester et vouloir y poser une bombe. J’ai trouvé cette confusion d’esprit assez basse. On me cherchait des raisons, on m’a demandé aussi si j’avais habité dans les cités, si j’avais connu les ZEP, si c’était du à des problèmes familiaux. Me justifier était devenu nécessaire. Je suis purement athée et issue de parents gauchos de la classe moyenne à l’échelon 0, celle assez riche pour ne recevoir aucune aide mais qui angoisse quand même à la fin du mois ; une suite de mots devenue mon arme face aux arguments des esprits fermés. J’ai reçu des dizaines raisonnements voulant me prouver la chance que j’avais : que la santé était gratuite, l’école, publique, qu’on avait des retraites, des droits, la culture et qu’il fallait être fier de ses racines car « Mon dieu, la France, c’est la France, quoi, merde ! ». Alors oui, je ne renie pas que la France a des atouts (en perdition d’ailleurs) que d’autre pays n’ont pas, mais est-ce réellement une raison pour s’en contenter ? Non. La France, c’est aussi des lois qui ne sont plus actuelles, souvent faussées par l’opinion publique, c’est la fierté des découvertes ancrées dans le passé, c’est le manque d’innovation dans une société numérique et en mouvement, c’est un pays à grande Histoire, mais pas plus qu’une autre, c’est surtout une devise qui n’a plus de sens, et qui ne rehausse plus le pays qu’elle soutient. La France se repose sur des traditions arriérées, une culture ancienne et sur une place première (souvent honteuse) dans l’Histoire. Je n’ai que l’exigence qu’un pays qui revendique de tels privilèges à son peuple les respecte, et que le Pays des droits de l’Homme et des libertés se destitue de cet honorable nom et nomine un autre état à sa place, un état qui le mérite. 

     

    Lorsque je suis partie à Dubaï, pour voir à quoi ressemblait sa folie, j’ai eu une réaction si honteuse, qu’elle a remis en question ma place dans le monde et ce que l’Europe m’avait soufflé. Je savais que mon passeport avait un pouvoir particulier : toutes les frontières s’ouvrent quand il s’agite pour me remercier d’être née sur le territoire européen. Le Pass VIP le plus injuste du monde. J’étais alors au Sultanat d’Oman, et j’allais prendre un bus pour me rendre aux Emirats quand, un homme de l’administration de l’Université de Mascate me dit que je devais aller sur le site de l’immigration pour demander un visa et qu’il était probable que je ne puisse pas l’avoir. La liste des pays qui pouvaient rentrer facilement sur le territoire émirati n’incluait pas tout les pays de l’Union Européenne. Bizarre. Pour une fois, la magie du passeport français n’opérerait peut-être pas. C’était la première fois qu’on me refusait un accès à cause de ma nationalité et, comme une petite fille à qui on refuse un cadeau, je me suis sentie anéantie et vide. Finalement, le problème s’est résolu, j’avais loupé une info et j’ai pu visiter Dubaï. Parfois, le souvenir de l’homme qui m’avait annoncé cette information résonne comme une trahison dans ce qui reste de mon esprit de princesse gâtée de l’Occident. Cette sensation, je la garde bien au chaud. Je m’en rappelle et je suis contente d’avoir pu la ressentir. Pour une fois, on a remis ma place honorifique de Française là où elle devrait être : sur un podium, au même niveau que le « reste » du monde. Ma couronne de souveraine des continents a été écrabouillé, on m’a regardé dans les yeux et on m’a dit : non. La honte de ne pas m’être posé la question avant est grande et d’avoir acquis ce droit comme quelque chose de naturel me dégoute.

    Dubaï a été une de mes visites les plus marquantes. Je n’ai pas du tout aimé cette ville, mais elle m’a rendu plus humble. Cette étape du passeport m’a marqué, mais cette restructuration sociale entre le monde et moi a été plus forte encore après. En visitant les lieux touristiques de la ville, c’est-à-dire les hôtels et les Malls, je me sentais étouffée par la quantité d’information et d’invitations visuelles des bâtiments. Face à moi se dressait une inspiration venue de l’hémisphère Nord avec une magie propre au Proche-Orient. Je n’ai croisé que peu d’émiratis, parce qu’ils avaient mieux à faire que de côtoyer des hordes de touristes à l’affût si ce n’est qu’à prévoir de les divertir encore plus. Et je nous voyais, horde d’européens et d’américains, visiter la ville nouvelle et futuriste que « nous » les occidentaux n’avions pas réussi à imaginer. Pourquoi nous, les rois de la terre, n’avions pas penser à ça ? De quel droit nous laissions nous nous amuser dans ces créations dont nous se sommes pas les pionniers ? J’avais tellement honte de ressentir de l’injustice. J’ai eu cette jalousie qu’une petite fille aurait pu ressentir, moi, jeune française d’origine arabe, curieuse et admirative de toutes les cultures du monde. C’est là que j’ai compris que indirectement, on m’avait poussé à croire que j’avais plus de privilèges que les autres et que inavouablement, je m’en étais contenté. Après toutes les questions existentielles que je m’étais posé, une hiérarchie ethnique floue s’était tout de même installée discrètement au coin de ma tête sans que je la nourrisse. Mon lycée m’avait instauré le ratio inférieur/supérieur dans mes relations sociales et l’École dans mon regard sur monde. 

    Je me suis mise à ma place d’une amie colombienne qui pleurait son visa pendant un mois entier parce qu’elle espérait aller voir pendant seulement une semaine son petit-ami qui habitait au Canada. Je me suis mise à la place de ma famille yéménite qui s’est vu refuser l’entrée sur le territoire européen à cause de la probabilité qu’ils viennent en France pour se faire exploser et non pour survivre à la guerre. 

     

    Mes pensées de princesse de l’occident sont celles qui ne me relient pas directement avec le « reste » du monde. Partir loin, partir d’ici, fuir en quelque sorte est un but. Comment oser avoir ce rêve quand des populations entières ont le même pour se préserver de la mort ? Je culpabilise. Je dois être égoïste sur ce coup et rééquilibrer la balance : quitter ce pays qui me déçoit, et agir ailleurs pour compenser la place que je ne peux pas laisser à quelqu’un qui la voudrait. C’est cette chance d’être née ici qui me protège. Un superpouvoir exclusif. 

     

    Et dans l’extrême discours que la plupart des gens jugent bon, on me rétorque de quitter ce pays, mon pays, de devenir apatride ou de changer de nationalité. On me propose des ultimatums à choisir, on me demande si je serai prête à tout renier, à ne plus goûter un seul plat français, ne plus écouter une seule de ses chansons. Ces questions ne méritent pas de réponse et je n’y cherche pas un remède : je suis née avec sa culture, avec ses goûts, ses sons, ses syllabes, ses odeurs, et ils sont miens aussi. Mais la France, ce n’est pas un oppresseur à vénérer ou pas, c’est un amant qui m’a beaucoup appris. Décider de le quitter, c’est avoir aucune perspective future, sans retour en vue, une barre d’espace, blanche. Il m’aura donné l’envie de liberté, celle qu’il ne m’a pas fait pas connaître quand on y vit. Il m’aura dépossédé de l’envie d’étudier (d’apprendre, oui, toujours) pour m’en aller faire les milles métiers dont il ne m’a jamais parlé. J’ai d’ailleurs choisi comme première destination, le point le plus excentré de lui. Pour le fuir, peut-être ? Pour espérer m’en rapprocher petit à petit géographiquement et sentimentalement ? J’espère…



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